Comment débrider l’innovation en France ?

Comment faire de l’innovation un véritable instrument de croissance ? Comment passer plus facilement de l’idée au marché ? En marge du rapport que la CCI Paris Île-de-France publie ce mois-ci, de nombreux experts et chefs d’entreprise ont livré en décembre dernier leur point de vue lors des derniers Entretiens Friedland.

En France, près de 50 % des entreprises n’ont pas entrepris de recherche depuis 10 ans. Ce ne sont pourtant pas les idées qui manquent, mais bien les moyens de les concrétiser et de les porter jusqu'au marché. Depuis une dizaine d’années pourtant, les politiques publiques ont multiplié les outils d’intervention, réformé les structures et les réglementations « mais l’approche française reste prisonnière de conceptions et de pratiques qui ne sont pas adaptées à son épanouissement » rappelle le président de la CCI Paris Île-de-France, Pierre–Antoine Gailly lors des derniers Entretiens Friedland. Un modèle qui contribue à favoriser d’avantage les innovations de rupture plutôt que les évolutions incrémentales.

Le rapport publié par la CCI Paris Île-de-France illustre d’ailleurs assez bien la situation française : « les dispositifs centrés sur la R&D fonctionnent bien mais clairement la mise sur le marché n’est pas prioritaire, elle est délaissée. C’est donc bien sur ce point que nous devons concentrer nos efforts, pour que la technologie R&D devienne une réalité à travers la commercialisation et qu’il y ait une rencontre entre la recherche et le marché, la recherche et l’utilisateur » précise Daniel Schaefer, Pdg de la société Kalis, membre de la CCI Paris Île-de-France, co-pilote et rapporteur du rapport sur l’innovation.

Il faut aussi sans aucun doute « sortir du modèle classique trop centré sur la technologie et surtout le high-tech, alors qu’il est admis que seules 20 % des innovations sont de source technique et 80 % de nature sociale, organisationnelle, commerciale, marketing ou financière » souligne à ce propos Pascal Morand, directeur général adjoint chargé des études et de la mission consultative à la CCI Paris Île-de-France.

L’innovation à tous les étages

Un changement d’approche qui modifie nécessairement la vision que nous devons avoir du processus d’innovation et de ses principaux acteurs.

« Chez nous, l’innovation englobe l’ensemble des activités de l’entreprise. Un responsable R&D n’est pas suffisant. Il faut pouvoir emmener tout le monde : tous les collaborateurs doivent s’impliquer. Dans une PME, c’est le rôle du dirigeant d’impulser cette démarche, forcément transversale » indique Thomas Chaudron, président de Mécanalu.

Les grandes entreprises ne doivent pas non plus hésiter à importer l’innovation de l’extérieur, en nouant par exemples des partenariats avec des PME qui disposent des technologies adaptées. « C’est un investissement gagnant-gagnant » précise Vincent Champain, directeur des opérations France de General Electric, co-président de l’Observatoire du long terme.

Les particuliers, à travers la révolution des makers et le phénomène des fablabs venu des Etats-Unis peuvent aussi contribuer au processus d’innovation dans l’entreprise. « En France, des plans devraient accompagner cette démarche pour apprendre à créer et à produire de manière active pour faire de l’Internet des objets » insiste Vincent Champain.

« Le digital a tout changé » souligne de son côté Nelly Rodi, Pdg de Nelly Rodi SAS. « Avec l’ère du Co (NDLR co-création, co-design, co-développement, co-branding…), l’ère du partage, le consommateur génère lui-même des innovations. L’utilisation des datas révolutionne également le secteur grâce à l’hyperpersonnalisation des offres. »

Créer un environnement plus favorable

Si les entreprises françaises fourmillent d’idées, elles ont aussi besoin d’être d’avantage soutenues et accompagnées dans leur démarche.

« Les niveaux d’investissement, y compris dans le cadre des business angels, sont trop limités » souligne Aude de Thuin, présidente d’ADT lab, fondatrice et présidente d’Osons La France. Notre pays compte en effet 4 000 business angels contre 40 000 en Grande-Bretagne et 500 000 aux Etats-Unis.

Le cloisonnement entre le monde de l’entreprise, de la recherche et des universités reste encore un frein important au développement de l’innovation.

« La France possède une force, à savoir un système public très stable, qui favorise la recherche en amont (CNRS, universités …). Sommes-nous capables, tout en conservant cette force et cette stabilité, de dynamiser les choses en rapprochant des acteurs pour qui il n’est pas forcément naturel de travailler ensemble ? » s’interroge Michael Matloz, le Pdg de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR), membre de l’Académie des technologies. « Notre rôle est de donner des outils et un petit financement pour lubrifier le système et initier la collaboration des différents acteurs. L’innovation à l’ANR repose plus sur la manière de faire de la recherche que sur les objets financés. »

Une impulsion politique doit aussi être donnée tant au niveau régional que national.

« Le Grand Paris peut devenir une place centrale mondiale en matière de circulation des connaissances. Nous avons tout ce qu’il faut pour cela en termes de dynamique territoriale, immatérielle et d’intermédiation. Il y a une stratégie à conduire et il faut pour cela un pilote efficace dans l’avion » insiste Jean-Claude Prager, directeur des études économiques de la Société du Grand Paris qui appelle de ses vœux « la mise en place d’une gouvernance claire, commune et lisible pour la région Île-de-France ».

« L’innovation constitue un axe important de la politique de l’État et du gouvernement » rappelle, en conclusion de ces Entretiens Friedland, Pascal Faure, directeur général des entreprises du ministère de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique, évoquant au passage les principaux dispositifs mis en place par les pouvoirs publics : CIR, JEI, aides de la BPI…. « Nous devons diffuser plus largement la culture de l’innovation, de la prise de risque et de l’esprit d’entreprendre dans l’ensemble de la société. Il est impératif de faciliter la transmission des connaissances et des compétences, d’accompagner la croissance des entreprises par l’innovation grâce à des écosystèmes performants. »

Le 03/02/2015