Frenchtech : comment rebondir ?

Interview du mois : Olivier EZRATTY, Conseil en stratégie de l'innovation
Objets connectées, réalité virtuelle, intelligence artificielle…Les nouvelles technologies vont prendre une place de plus en plus importante dans notre vie privée mais aussi dans le monde de l’entreprise. Les acteurs de la French Tech ont-ils tous les atouts pour réussir dans ce domaine ? Expert en stratégie de l’innovation, observateur avisé de l’écosystème des start-up et de l’univers digital, Olivier EZRATTY nous apporte quelques éléments de réponses.

Vous vous rendez régulièrement  depuis une dizaine d’année au CES Las Vegas, un évènement mondial entièrement dédié  aux innovations électroniques grand public. Quels enseignements peut-on tirer de l’édition 2018 ?

Au CES, on a la chance de pouvoir observer l’ensemble des innovateurs du monde entier qui cherchent à occuper notre vie numérique dans tous ses aspects : la voiture connectée et autonome, la maison connectée, les objets connectés que l’on porte sur soit, la réalité augmentée, la réalité virtuelle, l’audio ou la vidéo. C’est un marché très fragmenté. Rien que dans l’univers de la maison connectée, on retrouve énormément d’offres dans des segments et sous segments de marchés.  L’un des objectifs actuels des fournisseurs est de faire en sorte que l’on puisse utiliser un grand nombre d’objets numériques dans la maison sans que le pilotage ne devienne trop compliqué. D’où cette tendance à proposer de plus en plus de produits supportant la commande vocale, une fonction dominée principalement par des acteurs comme Google avec son Assistant ou Amazon avec Alexa, mais où certaines entreprises  françaises comme SNIPS ou Linagora se positionnent sur ce marché avec une approche différente, ne passant pas par le cloud, et plus respectueuse de la vie privée des utilisateurs.
Un grand nombre de produits, initialement conçus pour un usage grand public, évoluent également pour se tourner vers le marché des entreprises. C’est le cas en particulier des casques de réalité virtuelle utilisés en télémédecine ou pour la maintenance industrielle ou des drones, de plus en plus exploités pour des usages professionnels comme dans l’agriculture.  
Au CES, l’IA était également présente dans de nombreuses catégories de produits, depuis la reconnaissance des images utilisées dans les caméras de surveillance  jusqu’aux véhicules autonomes en passant par la reconnaissance vocale. On voit aussi apparaitre pas mal de robots de services, notamment pour l’hôtellerie et l’accueil dans les lieux publics.

Autre tendance forte identifiée au CES : le développement de solutions dédiées à la ville intelligente.


La France compte un grand nombre de start-up innovantes dans l’univers  des nouvelles technologies. Elle n’a pas encore réussi  cependant à faire émerger un Mark Zukerberg ou un Elon Musk ? Comment expliquez-vous ce phénomène ? 

Historiquement, la culture entrepreneuriale en Europe et en France plus particulièrement a toujours été un peu en décalage par rapport aux USA mais l’explication est sans doute plus prosaïque. Pourquoi les GAFA sont-ils tous américains ? Parce que ce marché intérieur de 350 millions d’habitants est tout simplement le plus grand du monde en valeur et qu’il est détermine l’adoption des nouvelles technologies dans le reste du monde. C’est aussi un  marché beaucoup plus homogène que le marché européen d’un point de vue linguistique, réglementaire et des acteurs locaux. Donc, si vous êtes une entreprise européenne ou asiatique, il n’y a pas 36 alternatives.  Soit vous choisissez de vous développer uniquement dans votre pays puis vers les pays limitrophes ce qui suppose une croissance lente. Soit vous vous tournez très vite vers le marché américain à l’image de certaines entreprises comme Dassault Systèmes, Business Object ou Critéo qui ont très vite connu un succès mondial. Même le succès d’Airbus est lié à son premier client américain (Eastern Airlines) !
Passé un certain cap de développement, beaucoup de jeunes pousses de la FrenchTech  sont bien souvent rachetées par de grands groupes. L’absence de vision stratégique sur le long terme n’est-elle pas  un des maillons faibles de nombreuses  start-up  françaises et un vrai handicap dans une économie en manque d’ETI ?
La majorité des start-up se font aussi racheter aux USA ! Si certaines arrivent à grandir c’est tout simplement parce que leur marché intérieur leur permet d’atteindre plus rapidement une taille critique. En France, où la réussite économique est beaucoup moins reconnue qu’aux Etats-Unis, on préfère souvent passer d’une aventure entrepreneuriale à une autre plutôt que de se convertir en développeur. C’est aussi une histoire de différence de culture entrepreneuriale.

Le développement  de  ces entreprises  passe aussi nécessairement par une démarche constante en matière d’innovation…

L’innovation n’est pas déterministe. Il ne suffit pas,  en effet, de lancer quelque chose de nouveau pour que cela marche automatiquement. Les mécanismes de l’innovation passent par des tests, des expérimentations, souvent des  échecs et parfois par la réussite de quelques-uns parmi un grand nombre de start-ups.

Pour les start-up et les PME, l’autre difficulté réside dans la compréhension des mécanismes de la création de produits. Beaucoup de ces entreprises, tournées  principalement vers une clientèle de grandes entreprises développent essentiellement des solutions « sur-mesure ». Il leur manque souvent une culture industrielle permettant de passer du projet au produit  « sur étagère » en associant à la fois des  compétences marketing et des compétences techniques.


Si bon nombre d’observateurs étrangers vantent les mérites de notre système d’aide à l’innovation, beaucoup de jeunes entreprises se plaignent aussi de sa complexité. Comment faire bouger les lignes ?

Il y a eu un certain progrès depuis 5-6 ans. La création de BPI France a contribué à simplifier l’écosystème du financement de l’innovation. Ce qu’il faut en revanche, au-delà des aides, c’est diminuer tout ce qui complique la vie d’un entrepreneur, toutes ces tracasseries administratives totalement chronophages et anxiogènes, toute cette énergie dépensée au détriment de leur business. Le plus gros des impôts en France, c’est n’est pas un impôt en euros mais un impôt en temps. Cette situation n’a pas d’équivalent aux Etats-Unis.
 

A propos de

 
Olivier Ezratty

Olivier Ezratty  conseille les entreprises pour l’élaboration de leurs stratégies d’innovation (veille technologique, stratégies produits, création d’écosystèmes) et en particulier dans l’intelligence artificielle, dans les objets connectés et dans les medtechs et biotechs. Très actif dans l’écosystème des startups qu’il accompagne comme board member, consultant, conférencier et surtout comme auteur du Guide des Startups sur le blog Opinions Libres, il publie également chaque année, depuis 2006 un  Rapport sur le CES de Las Vegas.
 
 
La CCI Paris Île-de-France et le CES Las Vegas
 
La CCI Paris Île-de-France propose régulièrement depuis 5 ans une mission de prospection personnalisée pour les entreprises innovantes souhaitant optimiser leur déplacement sur le CES Las Vegas. Préparation individuelle en amont, programme sur mesure de rendez-vous B to B sur place, visite guidée personnalisée du CES, accès à l’espace Eurotech Business Lounge (networking, conférences, débriefing chaque soir avec des experts en innovation)… tout est mis en œuvre pour faire de leur investissement un succès.
La  CCI Versailles-Yvelines organise par ailleurs, avec le soutien de nombreux partenaires, le Challenge Paris Saclay CES Las Vegas. Ce concours  vise à détecter et promouvoir les start-up du numérique à fort potentiel du territoire. Les deux lauréats bénéficient d’une mission d’accompagnement lors du Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas.
 

Voir aussi

 

Le 09/04/2018