Le leadership au féminin vu par Guila Clara Kessous, nommée Rising Talent 2020 du Women’s Forum

Guila Clara Kessous nous explique pourquoi le leadership au féminin est si important aujourd’hui et ce qu’il révèle au niveau de la société. Entrepreneure sociale, enseignante chercheur à l'Harvard University et coach certifiée, elle accompagne de nombreux cadres dirigeants dans des contextes de conduite du changement, d’élaboration de stratégie, mais aussi dans leurs responsabilités en matière d'autonomisation des femmes et de résolution de conflits.

Pour vous, existe-t-il un leadership différent exercé par les hommes et par les femmes ?

Il est très difficile de différencier l’inné de l’acquis entre l’homme et la femme. Aujourd’hui, « le » leadership reste en France un mot masculin et une représentation en terme de conscience collective liée au pouvoir du mâle alpha.Cela renvoie à des représentations très profondes, psychologiques et inconscientes qui touchent au « premier homme », à l’homme pionnier dans tous les domaines, jusqu’à avoir une prédominance sur la femme puisqu’il a été le premier être humain sur terre par la figure d’Adam.

Du coup, le « premier homme au monde », « le premier homme sur la lune », a envahi notre imaginaire au point d’avoir rapidement en tête quand on parle d’ « avancée du progrès » ou même d’« humanisme », ce corps d’homme nu avec quatre bras et quatre jambes dans un cercle annoté par Léonard de Vinci. Bien sûr, son équivalent féminin par le célèbre peintre reste sagement les bras croisés et surtout, seul le haut du corps existe.

Pour moi, il n’y a fondamentalement pas de différence dans l’exercice du leadership exercé par les hommes et par les femmes. La Joconde aurait pu être une dirigeante mais elle reste une « femme mystérieuse »… L’homme de Vitruve, quant à lui, frappe par la puissance masculine non seulement de force mais de pouvoir énergétique qui se dégage du dessin.

    

Faut-il, selon vous, déconstruire les stéréotypes et comment peut-on s’y prendre ?

Il faut absolument déconstruire les stéréotypes et les combattre de toutes nos forces. Cela commence dès le début avec une éducation de respect vis-à-vis des femmes en ne les traitant pas comme des êtres qui doivent être serviles ou même, qui ne se définissent qu’en rapport à la maternité (réduire les jeux de poupées pour les filles, augmenter les jeux de tâches ménagères pour les garçons).

Un renforcement de la force des petites filles avec une exposition très tôt, entre autres, à un sport de combat, un sport d’équipe et une aide à la prise de parole valorisée par la famille, reste une base pour une éducation positive qui déconstruit les stéréotypes.

Dans le monde de l’entreprise, c’est encore par l’éducation des femmes ET des hommes que se passe ce changement de paradigme. Des programmes comme Eve de Danone, EllesVMH, entre autres, sont là pour en témoigner : aider les femmes à casser le plafond de verre, à oser briguer les postes à hautes responsabilités sans peur de ne pas trouver l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle.

Il y a encore beaucoup à faire, surtout en période de COVID, avec les violences domestiques qui remettent encore la femme au rang de victime.

Comment décririez-vous votre leadership et comment cela se manifeste-t-il ?

Je me décris comme « artiviste », c’est-à-dire que j’utilise mon art pour porter mon action dans le monde. Mon travail de pédagogue, de coach ou d’activiste sont tous trois sous-tendus par mon approche liée à l’art dramatique. Remettre au cœur du monde la question de ce que doit nous apporter l’art et la culture, qui ne sont pas ici pour seulement « créer du Beau » comme le ferait une représentation « Joconde », mais au contraire, viennent s’ancrer dans les différents pieds et jambes de l’Homme de Vitruve pour efficacement aider le leadership.

Aujourd’hui, j’ai la chance d’aider de nombreux dirigeants et dirigeantes pour leur donner la force de pouvoir renforcer le côté de l’incarnation de leur personnage pour leur donner toute l’épaisseur d’un leadership authentique, où la vulnérabilité devient révélatrice d’un management puissant et profond. Cela se manifeste au niveau du corps, dans la posture, dans le non verbal…

Quelles actions avez-vous personnellement mis en œuvre pour parvenir à une plus grande participation des femmes ?

J’ai été porte-parole de plusieurs textes fondateurs d’émancipation féminine au travers de lectures que j’ai enregistrées comme « Moi Malala » de Malala Yousfzai, «  Le Consentement » de Vanessa Springora, « La Mulâtresse solitude » d’André Schwarz-Bart ou encore « Des mots pour agir contre les violences faites aux femmes » sous la direction d’Eve Ensler.

Je suis animatrice de plusieurs programmes sur le « Women Empowerment » en entreprises et j’interviens sur la question du leadership au féminin à l’ENA et à l’ENM. Formation et coaching dans le secteur privé et le domaine public se mêlent également à mon action solidaire pour les femmes battues au travers d’organismes comme la Maison des Femmes ou City of Joy.

Sans compter les actions de partenariat pour aider les petites filles à l’accès à l’éducation par le théâtre pour des fondations comme Malala Foundation ou Global Gift Foundation.

Qu’auriez-vous envie de dire aux nouvelles générations (hommes et femmes) aux enfants, aux jeunes adultes sur ces sujets ?

De ne pas avoir peur… C’est la peur qui crée chez l’autre ce sentiment de capacité d’emprise. C’est très difficile pour une femme de ne pas avoir peur : d’être une « mauvaise » fille, « mauvaise » mère, « mauvaise » épouse, « mauvaise » meuf tout simplement… Etre « bonne » dans tous les sens du terme… voilà l’injonction qui reste dans la tête des femmes et des filles.

Aujourd’hui, ce que j’ai envie de dire, en particulier aux femmes, c’est de ne pas avoir peur, non seulement de ne pas être « bonne », mais d’être « mauvaise »… pour juste « être » soi. Il est temps d’accepter de ne plus avoir peur de ne pas paraître intelligente et de parler…

Il faut en finir avec « Sois plus intelligente… tais toi ! »

 

Le 17/11/2020