Les paradoxes du monde d'après : sans contacts et hyperconnectés

Coronavirus 2020 : mise à jour du système anthropos ou l’art délicat de l’hyperconnexion sans contact

Au-delà de la crise sanitaire et économique que nous traversons, cette situation extraordinaire aura-t-elle des conséquences sociétales ? Qu’en est-il de l’entreprise ? Devons-nous nous déconnecter pour mieux nous concentrer sur la vie réelle ? Guila Clara Kessous, PhD, nous livre sa réflexion sur le monde d’après la crise du Covid-19. Enseignante chercheur à l'Harvard University et coach certifiée, elle accompagne depuis près de dix ans, des comités de direction, hauts dirigeants et managers dans des contextes de conduite du changement, de prise de fonction et d’élaboration de stratégie.

Se projeter vers un avenir post coronavirus, c’est déjà lui reconnaître une valeur séparatrice de l’espace-temps et lui conférer une importance quasi messianique. Après tout, ne sommes nous pas en 2020 ap. J.C., en 1441 de l’hégire, en l’an chinois 4718 (celle du rat de métal) ou encore en 5780 dans le calendrier juif, pour n’en citer que quelques-uns ?

Tous ces décomptes fondent leur point de départ, l’année 1, sur un événement fondateur qui sépare radicalement l’ère à venir de celle qui précède et surtout, qui vient ébranler ou « mettre à jour » le système culturel, territorial, social, comportemental, économique en vue d’une volonté de SENS global qui, dans toutes les civilisations, arrive a posteriori de l’événement puisque l’an zéro n’existe pas.

On commence donc à compter bien après l’événement qui ne prend son sens qu’une fois qu’on en choisit le sens. Nous sommes encore en l’an zéro mais tentons de voir ce que l’on quitte radicalement pour aller vers l’an 1 post CoV.

Tristes tropismes

Ce que nous quittons, c’est avant tout un tropisme anthropologique qui agissait comme une force irrésistible et inconsciente, comme un comportement réflexe qui nous semblait si naturel et qui nous poussait à utiliser sans peur nos cinq sens dans la relation à l’autre. Qu’il soit proche ou inconnu, accepter l’autre, c’était le faire entrer dans une « sphère » : sphère professionnelle, sphère familiale, sphère intime…chacune de ces sphères supposait le sésame d’une salutation de contact.

Cette « reconnaissance » d’humain à humain nous semblait si naturelle, qu’elle soit « bise », « poignée de main » ou « accolade », qu’elle était devenue tropisme sans même réaliser ce qu’elle pourrait engendrer si on considère l’autre ou soi comme « potentiellement contagieux ».

Seules les cultures asiatiques évitent de se toucher pour se saluer, en Chine particulièrement où le salut se fait à distance, tête inclinée… Peut-être en lien avec les différentes épidémies dont à souffert le pays. Nous voici donc obligés de suivre l’exemple chinois dans un contexte de rencontres professionnelles car, dans un monde moins guindé, le choix du salut « coudesque » (« Ebola Shake » salutation née lors de l’épidémie de l’Ebola) est de mise.

Qu’est-ce que cela veut dire en termes de tropisme anthropologique ? Nous orienterions nos rapports relationnels à la « mode asiatique » : moins d’attouchements, plus d’observation, moins d’interruptions, plus de silence… moins d’émotionnel, plus de neutralité dans le rapport à l’autre. « Stupeurs et tremblements » donc nous attendent dans l’ « asiatisation » de nos modes de salutation et peut-être, nos modes de fonctionnements sociétaux

L’élégance du porc-épic : hyperconnectés mais sans contact

Est-ce à dire que nous devons tous trouver une « chaleur intérieure » pour remplacer celle qui ne vient plus de l’autre dans cette mise à distance ?

C’est ce que le philosophe Arthur Schopenhauer recommandait dans sa célèbre parabole des porcs-épics dans « Parerga et Paralipomena » où il décrivait le groupe d’animaux en groupe serré pour tenir ensemble « contre la gelée » mais qui souffraient des piquants des uns et des autres lorsqu’ils étaient trop proches. Il leur avait fallu trouver une « distance moyenne » pour que la situation soit supportable.

« Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses manières d'être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu'ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c'est la politesse et les belles manières. »

Aurions-nous failli à un principe de « politesse » ou de « savoir-vivre » en nous rapprochant trop les uns des autres pour mériter la pulvérisation de cette « distance moyenne » pour qu’aujourd’hui cette distance devienne « un éloignement sanitaire » ? Plus de contacts possibles dans la galaxie porcs-épics car c’est l’agrégation du système dans son entier qui est en mutation.

Le système anthropologique décrit par Arthur Schopenhauer supposait un groupe d’humains poussés les uns vers les autres par agrégats « nés du vide et de la monotonie de leur vie intérieure ». Mais existe-t-il encore du vide aujourd’hui ? En fait, les piquants des porcs-épics ont grandi et sont devenus téléscopiques au point de créer des antennes interconnectées qui sont en connexion sans contact. C’est la base du « Tout internet » avec des réseaux intelligents sous-terrains, sous-marins, aériens et spaciaux… 5G oblige !

Le système d’agrégats des porcs-épics qui se rassemblaient pour avoir chaud a explosé pour devenir émanation d’individus qui rayonnent chacun par leurs piquants grandissants qui leur sert de « couronne » de protection qui ressemble étrangement à la forme du virus du Corona quand on le regarde au microscope électronique... Ces piquants sont également des façons d’entrer en relation avec l’autre. Ce qui explique que nous sommes capables d’avoir 2000 amis sur Facebook sans jamais les avoir rencontrés réellement.

L’anthropologue Robin Dunbar en 1992 nous rappelait que 150 était le nombre de personnes maximum avec qui nous pouvions maintenir des relations sociales stables en lien avec la taille de notre néocortex pour ne pas excéder la taille maximale autorisée par la capacité de traitement de l’information de notre cerveau. Une incroyable capacité à « entrer en connexion » donc, mais une frustration de « chaleur humaine » car si le « vide » n’existe plus à l’extérieur, il renaît à l’intérieur de nous dans ce « manque d’ocytocine », qui est l’hormone de l’amour, de la confiance et du lien créé par l’attouchement (caresses, baisers…).

Nous apprêtons-nous à vivre un incroyable moment de repli sur soi où nous serions hyperconnectés sur nos différents réseaux sociaux (Facebook, Twitter, LinkedIn, TikTok, et autres…) mais en conservant ce mode de relation du « sans contact », du « sans risque » de contamination ? Il ne s’agit pas seulement du danger du virtuel sous une forme d’avatar de gaming mais bien d’une « zoomification » du système où l’autre n’apparaît qu’en deux dimensions et surtout « cadré » dans une relation maîtrisée par un bouton « Power » qu’il suffit de presser pour que l’autre disparaisse.

Le retour de la « courtoisie »

Cet « amour de loin » « sans contact » avec l’autre n’est pas sans rappeler « l’amour courtois » que chantait Guillaume IX d’Aquitaine et les troubadours du XIIe siècle. Moins d’hormone d’ocytocine, moins d’attouchement donc, mais plus de dopamine, l’hormone de la réussite. L’objet de l’amour, la rose, la femme, l’objet courtisé, est loin, certes, mais il faut se dépasser pour le conquérir.

L’objectif est noble, il est sans cesse rappelé dans les chansons de geste, il devient obsessionnel car la « joï » en occitan, l’extase de jouissance est possible. Cette « mise au loin » de l’autre permet de retravailler le chemin qui mène vers lui. Le ritualiser même en plusieurs étapes comme le fait l’Amant du « Roman de la Rose » et comprendre que cette quête initiatique doit se faire en accord avec la nature intérieure et le monde de la Nature dans un respect mutuel qui en appelait à l’« échange des cœurs », dans une communion au-delà de l'espace et du temps.

Cette approche semble bien désuète. Elle est au contraire ancrée au plus profond de nous, dans ce que nous tentons désespérément de retrouver : tant soit peu de quiétude à se retrouver avec nos « happy few » et une capacité de projection au moins à moyen terme. Car le terme de « courtoisie » ne vient pas nous forcer à revenir à la féodalité mais nous permet de repenser notre système social et moral « porc-épical » à taille « humaine », c’est à dire, sous forme de petites « cours » (« cour-toisie »), de petits espaces bordés dans lesquels se retrouvent un nombre fini d’individus considérés comme proches fondés sur des valeurs communes.

Il ne s’agit pas de prôner le retour de l’aristocratie, du règne du Roi et sa Cour mais au contraire de s’ériger chacun comme ayant la capacité d’un bouton « Power » pour non pas faire disparaître l’autre mais pour le faire sortir de son écran… à l’instar de Tom Baxter du film « La Rose pourpre du Caire » de Woody Allen.

Nous avons cette capacité en revenant à une conscience du collectif responsable grâce notamment à la grille d’analyse des 17 objectifs de Développement Durable adoptés par l’ONU en 2015 ou encore au crédo de la plateforme d’action pour le Covid, montée mi-mars par le World Economic Forum de Davos. On sait mais on ne fait pas encore…

Même si, de plus en plus, on entend beaucoup de gens dire que malgré la difficulté du confinement, ce qu’on regrette le plus, c’est ce temps long où on pouvait « se poser » un moment avant de revenir à la frénésie de la vie active. C’est le principe du « JOMO », cette tendance du « Joy Of Missing Out », cette joie de « ne plus faire partie », de « ne pas en être », de déconnexion pour se concentrer sur la vie réelle, sur les vraies relations importantes sans craindre le regard de l’autre.

Vers un leadership optimaliste 

Qu’en est-il de l’entreprise ? N’est-elle pas, après l’agrégat familial, celui qui est le plus naturellement utile à la société et sans doute celui qui a le plus de responsabilités vis à vis de l’aide à « tenir ensemble ».

Car étymologiquement, la notion d’« entreprise » n’a rien d’aseptisé au gel hydroalcoolique. « Entre-prehendere » en latin signifie « prendre entre ses mains », « se saisir du risque » de créer quelque chose : de la valeur et pas seulement de la valeur financière…Et c’est en cela que cette « cour » que représente l’entreprise est tellement importante puisqu’elle doit recréer les conditions stimulantes d’une volonté de créer ensemble, de partager ensemble pour co-construire et apporter de l’eau au moulin sociétal pour que l’économie tourne.

Tout comme l’individu essaie de se débattre avec cette idée de mort dès le bruit d’une toux, l’entreprise se croit finie quand elle voit son chiffre d’affaires chuter ces deux derniers mois. Cependant, elle ne l’est pas. Si elle accepte, comme l’individu, de prendre ses responsabilités pour ne pas contaminer et ne pas l’être, alors elle entre dans une phase de mutation en accord avec ce que nous a appris le Corona : résister en respirant.

Continuer de respirer, malgré les miasmes de ce virus, cela signifie envers et contre tout, se nourrir de l’air de l’autre et accepter de se vider de cet air pour qu’un autre s’en nourrisse. Cette circulation de l’air doit se faire dans un milieu sain, entre individus sains, dans un but sain.

Le retour du déconfinement en entreprise, qu’il soit présentiel ou non, devrait servir à cela au niveau managérial : retrouver une santé du collectif au travers d’un sens narratif. Se raconter son récit de survie est capital en termes de résilience. Et pour cela, la communication du leader est primordiale au niveau du verbal et du non verbal. Du point de vue du contenu, le choix des mots positifs, fédérateurs, créateurs d’espoir mais surtout basés sur la transparence de la situation fera la différence.

Beaucoup trop de dirigeants souhaiteraient recoller l’avant-Corona à l’après en faisant croire que rien ne s’est passé. C’est au contraire en soulignant la difficulté qu’il y a eu à la survie collective et en détaillant les différentes étapes à suivre, comme celles qui attendent le troubadour motivé, que la dopamine pourra être au rendez vous dans l’équipe.

C’est ce que cherche le leader « optimaliste » pour reprendre le mot du célèbre Tal Ben Shahar, professeur de « bonheur » à l’Université de Harvard dans son livre « Le Bonheur d’être leader »: un savant mélange d’optimisme et de réalisme.

Quant au contenant, le leader se doit de donner à voir autre chose qu’une chanson de « gestes barrières ». C’est à l’incarnation de son propre corps, ce corps tant renié dans la relation virtuelle et qu’il va lui falloir ré-habiter, que le leader sera jugé, jaugé, méprisé et peut-être suivi. Car le corps ne ment pas et quand on est l’image du pouvoir dans une entreprise, c’est encore le corps qui révèle ses faiblesses, son syndrome d’imposteur ou encore ses pulsions mégalomaniaques…

Même les « coronials », cette génération issue du Covid, (y compris X Æ A-12, le bien nommé nouveau né d’Elon Musk) ont un corps, qui est ce qui nous reste de plus irréductiblement fragile et donc d’« humain ». Alors, devenons garde du corps, garde de notre propre corps en n’écoutant pas ceux qui veulent nous l’amputer sous prétexte de renforcer notre performance par des « anti-douleurs », des « antiépileptiques », en inhibant des nerfs ou en coupant notre sensibilité là où ça fait mal.

En médecine comme en entreprise, méfions nous des traitements symptomatiques qui créeraient un syndrome de Guillain-Barré, séquelle dont souffre beaucoup de gens qui ont été malades du Corona : une perte de sensation qui peut entraîner une paralysie des extrémités (mains/pieds).

Dans l’entreprise, ne pas se pencher sur comment a été vécu le Corona par tous les collaborateurs, en offrant à toutes les échelles (des « pieds » aux « mains ») non seulement des espaces de paroles mais des possibilités vraies d’intégration « dans la cour » commune avec de vraies possibilités de reconnaissance, engendrerait une paralysie du corps collectif dans son entier…

« Arrêtez de nous applaudir et venez plutôt mettre les mains dans le cambouis » me lançait un médecin l’autre jour… Il ne voulait pas dire forcément de s’engager au niveau médical mais de contribuer d’une manière ou d’une autre à faire en sorte qu’il y ait un engagement à soulager la dureté du quotidien chacun à son niveau. Ce que l’on peut dire de ce qui nous attend dans l’ère post CoV, ce sont de vrais questionnements humains en quête de sens et d’implication au niveau individuel.

Ce bon sens collectif partagé que nous avons tous en soi comme une voix qui garantit la survie de l’espèce et qui nous dit de « faire notre part », de « jouer notre partition » et pas celle de l’orchestre en se mettant en hyperconnexion avec un nombre infini d’instruments par subjugation du collectif et de la réverbération. On obtiendrait un brouhaha certes très puissant par sa force de résonnance mais pas de capacité mélodique et encore moins d’unisson.

Pour l’instant, le système vient d’être remis à jour et fonctionne comme le réseau TikTok par vidéos virales avec une capacité impressionnante de rapidité de contagion d’une même pantomime reprise à travers les continents, d’une même situation burlesque qui se propage à l’autre bout du monde… en successions de sucres qui tombent les uns sur les autres, tous dans un sens, puis tous dans un autre…

Pendant ce temps là, Candide après avoir fait toutes sortes de pantomimes et vécu toutes sortes de situations burlesques, rentre chez lui et nous conseille de « cultiver son jardin », non pas égoïstement ne s’intéresser qu’à sa petite parcelle de terre, mais de jouer à son niveau les enjeux territoriaux, politiques, économiques, sociaux…

Son jardin, sa cour… cette réflexion n’est pas une apologie de l’individualisme post Cov mais bien une mise en garde contre une possible saturation d’un système hyperconnecté en surchauffe et désespérément en manque de contacts… La solution semble simple : « cultiver son jardin » ne signifie-t-il pas moins de connexion et plus de contacts avec le réel ?

 

Le 05/06/2020