Ce que nous avons vécu réinterroge notre rapport au travail - Témoignage de Karine Safa, docteur en philosophie

Quelles leçons peut-on tirer de la crise sanitaire à court terme ? Est-ce que rien ne sera vraiment plus comme avant dans le monde de l'entreprise ? Karine Safa nous apporte son point de vue. Docteur en philosophie, chercheur associé au CNRS et conférencière dans les écoles d’ingénieurs et en entreprise, elle est l’auteur d’un ouvrage de référence sur l’humanisme de la Renaissance (éd. Vrin).

Qu'est-ce que cette crise vous inspire en tant que philosophe ?

Toutes proportions gardées, je ne peux m’empêcher de penser à la petite noisette de l’écureuil de l’Age de glace qui provoque un cataclysme à l’échelle des continents. On peut y voir une métaphore du Covid 19. Un minuscule bout de matière organisée aura suffi à mettre sens dessus dessous la planète entière.  
Quoiqu’il en soit, ce choc historique, bien que très douloureux a le mérite de révéler nos failles, nos dysfonctionnements. Il montre les limites de notre organisation sociale, économique, environnementale. On a peu à peu pris conscience que cette crise, d’abord sanitaire, était peut-être une crise plus profonde, qu’elle englobait notre manière même de vivre, notre rapport au monde. Le mythe de la mondialisation heureuse semble avoir vécu. C’est notre civilisation elle-même qui est entrée en crise.

On ne peut qu’espérer que cette nouvelle secousse sera l’occasion d’une mobilisation générale, pas seulement pour colmater les brèches, ce qui fut le cas après la crise des subprimes de 2008, mais pour engager des réformes structurelles profondes et repenser notre monde sur d’autres bases que la seule performance économique et la profitabilité. 

Victor Hugo, cette grande voix du 19e siècle, disait que la quantité de civilisation se mesure à la quantité d’imagination. C’est exactement ce que va requérir de nous cette crise mondiale : un surcroît d’imagination pour tracer la voie d’un nouveau monde, plus sobre et plus équitable.

Quels enseignements peut-on tirer de cette crise dans l'univers de l'entreprise ?

Il est évident que ce que nous avons vécu réinterroge notre rapport au travail. Le travail à distance a fonctionné de manière efficace.  Le déploiement des outils de communication digitaux s’est fait avec une réactivité admirable. De nombreux salariés soulignent une amélioration de leurs conditions de vie : moins de stress, plus d’autonomie, de prise d’initiative et d’efficacité. Tout cela laisse présager que l’usage de ces outils va s’installer de manière durable et réorganiser le travail de demain.

Il importe toutefois de rester vigilant. Si le télétravail venait à se généraliser, il faudrait au moins laisser à l’employé l’entière liberté de choisir. Car si le travail à distance a permis à de nombreuses entreprises de continuer à assumer leur mission pendant le confinement, il peut à terme porter atteinte au lien social et humain. On connaît depuis Hannah Arendt les dangers de l’« atomisation » sociale. Une société d’individus isolés aura plus de mal à développer un sentiment d’appartenance commune, à se mobiliser pour un même objectif. 

Ce qui n’est pas non plus sans questionner l’avenir d’un management exercé à distance. Si les qualités d’un manager se mesurent à sa capacité d’inspirer, de faire circuler l’énergie, d’être ce ferment de l’action collective, il aura plus de mal à assumer ce rôle avec la désincarnation numérique. 

Les philosophes contemporains de l’intersubjectivité ont bien montré à quel point ma relation (réelle) à l’autre est fondamentale. Pour Merleau-Ponty, le langage, c’est l’expérience de l’être incarné, du corps propre. Ce qui se joue à travers cette philosophie « charnelle », c’est une co-existentialité : on ne peut pas être sans être avec. 

Cela est particulièrement vrai dans le monde de l’entreprise. Nos environnements complexes requièrent un engagement total. La capacité pour le manager de dialoguer, d’interagir avec les équipes, de déployer son intelligence émotionnelle est déterminante. La virtualisation généralisée du travail risque de compliquer sa tâche. Pour l’anecdote, on peut citer Napoléon. On sait que sa seule apparition sur le champ de bataille suffisait à galvaniser ses soldats. Si Napoléon avait donné ses ordres par Skype, l’épopée napoléonienne aurait été bien plus brève.

Cela étant dit, la crise sanitaire va probablement accélérer la transformation de l’organisation des entreprises. Il est difficile d’imaginer que tout se remettra en place comme avant. Passer d’une logique de survie à une logique de vie laisse forcément des traces. Peut-être qu’à terme, pour mieux prévenir les risques, l’entreprise organisera le travail sur des lieux différents. Les collaborateurs seront amenés à évoluer avec souplesse entre leur bureau à domicile, les espaces de co-working et le siège social de leur entreprise.  

Le management aussi va probablement devoir se réinventer. Il va rentrer dans une phase d’innovation particulièrement stimulante. Il avait déjà amorcé sa mue. On sait depuis un certain temps déjà que le modèle traditionnel de management est moins opérant. Sans doute verrons-nous émerger de nouvelles compétences, en rapport avec l’idéal de l’homme universel de la Renaissance, des profils plus polymorphes, plus aptes à stimuler la confiance et fédérer les énergies dans un environnement où la nouvelle norme devient l’incertitude.

Peut-être faudrait-il se donner la liberté d’expérimenter de nouvelles pratiques, de nouvelles règles, qui stimulent la confiance. Des choses remarquables ont pu voir le jour en période de confinement comme la mise en place de rituels conviviaux, de type e-cafés, pour permettre aux employés d’échanger en toute liberté. Cette politique des petits pas pourrait à terme libérer les forces créatives, qui sont, on le sait déjà, un levier de performance déterminant. Mais avant cela, ne faudrait-il pas « libérer » le manager lui-même de ce qui peut entraver sa volonté de réforme, à savoir cette culture de l’urgence permanente, et la forte pression des résultats de court terme. 

Finalement c’est notre rapport au temps qu’il faudrait réinventer. Nous avons tendance à exercer notre liberté dans la domination et le contrôle. Ne faudrait-il pas libérer le temps de l’emprise de nos logiciels de prédiction et de probabilité, libérer le temps des statistiques, rendre l’avenir à l’incertitude. Le temps de l’incertitude est le plus riche qui soit parce qu’il est terriblement vivant. 

La Renaissance et l'innovation sont au coeur de votre réflexion philosophique. Y a-t-il une thématique qui pourrait entrer en résonance avec l'actualité ? De quelles manières ? Notre société doit-elle se réinventer, repenser ses modèles économiques et la hiérarchie de ses valeurs ? 

Dans le passé, les grandes crises ont toujours été pour les hommes et les sociétés l’occasion de se réinventer. La Renaissance elle-même a jailli d’un environnement extrêmement troublé : il y a la grande peste bien sûr qui a dévasté la population européenne et son économie, les guerres de religion, une profonde crise spirituelle provoquée par la découverte de l’héliocentrisme… Tout concourt en ce temps-là à nourrir le sentiment de la perte d’un monde. A toutes ces crises qui se chevauchent, la Renaissance va répondre par un sursaut vital, un regain de créativité et d’innovation dont l’une des plus belles figures, c’est l’homme lui-même.

Le problème c’est que nous avons mal compris l’humanisme. Nous sommes partis sur de mauvaises bases. L’humanisme ce n’est pas un blanc-seing qui est donné à l’homme pour qu’il devienne le maître de la terre jusqu’à son usure. L’humanisme, c’est une conquête de l’altérité dans le respect et la coopération. L’humanisme, c’est d’abord une leçon d’humilité extraordinaire et une forme de responsabilité - c’est le mot clef- à l’égard du monde. Avons-nous toujours été à la hauteur de cette responsabilité ? Evoquer l’humilité, ce n’est pourtant pas amoindrir l’homme, c’est lui ôter de son arrogance de toute-puissance. 

 A la suite des humanistes de la Renaissance, il va nous falloir réapprendre à habiter le monde au sens de Heidegger. Habiter le monde c’est apprendre à le ménager. Nous devons en être les gardiens. Le rationalisme technique, quand il est exclusif, risque de faire de nous ces « bergers qui ont perdu leur pâturage… »

Cela dit, il convient d’être attentifs aux signaux positifs que nous renvoie notre époque car en eux se trouvent les germes d’une nouvelle Renaissance. L’innovation par le biomimétisme, par exemple, porte une forme d’humilité. Elle témoigne de ce que peut être l’humanisme dans ses formes contemporaines : ce rapport de coopération avec le vivant plutôt que d’asservissement. Prendre des leçons d’innovation auprès d’une pomme de pin, d’une luciole ou d’un grand rapace, c’est une forme d’humanisme. Prendre des leçons d’architecture et d’économie d’énergie auprès des termites, c’en est une autre. Il me semble impératif que nous retrouvions notre lien cosmique pour préserver ce qui peut encore l’être, à commencer par notre propre existence sur Terre.

La crise actuelle va nous pousser à changer nos modes de vie et nos organisations. On entend déjà de nombreuses voix s’élever dans le secteur de l’industrie pour réclamer des modes de production plus équitables, moins dispendieux. Comme si, encore une fois, la pandémie avait été le révélateur de l’état d’ébriété de notre monde, de l’engrenage de la compétitivité acharnée, des rythmes de production effrénés, des dépenses inutiles... Dans la mode, par exemple, les directions semblent se positionner en faveur d’une lutte contre la surproduction, contre la surenchère des défilés et les rythmes insoutenables de fabrication. Comment ne pas se réjouir de cette prise de conscience collective pour un monde plus sobre, plus économique, plus frugal ?

Cela vient nous rappeler que l’innovation mérite d’être soutenue par un véritable travail réflexif sur l’opportunité d’innover. Elle ne doit pas être une fin en soi mais répondre à des besoins réels, à une philosophie mélioriste. On trouve ce type de réflexion à la Renaissance, avec un philosophe comme Machiavel pour qui l’innovation est ambivalente. Parfois elle est justifiée : le Prince la mobilise pour se maintenir au pouvoir. D’autres fois, elle peut être dangereuse. Le Prince comprend alors qu’il doit se conformer aux us et coutumes et manœuvrer avec prudence. 

Montaigne est aussi un maître à penser extraordinairement moderne quand il nous dit qu’« en ce temps où nous sommes pressés, nous n’avons à nous défendre que des nouvelletés ». L’innovation n’est pas la « nouvelleté » qui est un effet de mode passager.

Quand l’innovation se réduit à une dynamique de consommation, elle risque de contribuer à l’aliénation du monde et la désaffection du sens. Il est temps de redonner à l’innovation toute sa force de frappe. Elle est un état d’esprit essentiel pour appréhender l’avenir avec confiance car l’innovateur est maître des traversées dans l’inconnu et dans l’incertitude. 

Il est essentiel de retrouver cet esprit de mesure pour que nos innovations ne soient pas une fuite en avant, une réponse à un impératif strictement économique. Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin de tracer un horizon de sens, d’avoir une claire vision de la finalité de nos projets et de nous laisser porter par des valeurs fortes. Voilà pourquoi il est vital à mon sens de nous réapproprier l’idée de progrès qui est non seulement un garde-fou essentiel pour nos innovations mais une exigence morale très haute pour penser et agir dans le monde qui vient.

Cette pandémie nous met quelque part au pied du mur. L’esquive n’est plus possible. Nous ne pouvons plus nous contenter de faire de notre monde un théâtre dont nous serions les spectateurs désengagés. La crise sanitaire a jeté un éclairage cru sur les inégalités dans nos sociétés et dans le monde. Elle a aussi été l’occasion de « découvrir » les forces vives qui font une Nation : l’inventivité de la société civile, la mobilisation des entreprises et des associations, notre unité face à l’adversité.

Les ferments d’un renouveau sont indéniablement à l’œuvre. A condition de se saisir de cette opportunité historique pour trouver de nouveaux paradigmes, pallier l’insuffisance de notre système économique et social et surtout repenser de fond en comble la mondialisation. Ni dérégulation sauvage ni course à la rentabilité ne font un programme d’avenir. 

Mais nous qui vivons un temps assez proche de celui de la Renaissance en matière de turbulences et de mutations, comment ne pas y voir aussi un signe d’espoir ? Le monde sera ce que nous espérons qu’il soit, c’est-à-dire le monde tel qu’il devrait être. C’est la force du progrès de nous tirer vers cet idéal. Ne soyons pas défaitistes. Rien n’est plus éloigné de l’esprit de la Renaissance que le défaitisme ! Renouvelons notre pari en l’homme et en sa capacité de trouver des ressources infinies en période de crise. J’aime beaucoup cette réflexion de Paul Valéry quand il nous dit que le jugement le plus pessimiste sur les hommes et les choses s’accorde à merveille avec l’action et l’optimisme qu’elle exige. C’est un réalisme pour notre temps ! 

 

Le 19/05/2020