Les nouvelles « Routes de la Soie »

ENJEUX ET OPPORTUNITÉS ÉCONOMIQUES

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Faut-il encore s’intéresser aux Routes de la Soie ? Faut-il travailler avec les entreprises chinoises sur ces marchés ? Autant de questions légitimes qui se posent avec acuité depuis que le monde est entré dans une ère de rivalité ouverte entre la Chine et les États-Unis. Mais aussi surtout depuis que la Chine, au nom de la « prospérité commune » a restreint l’activité de certains grands opérateurs économiques (tech) et de plusieurs secteurs (jeu vidéo en ligne, éducation privée, etc.).

 

Les objectifs économiques

En 2019, la Chambre de commerce et d’industrie de Paris Ile-de-France a choisi de décrypter les enjeux économiques des Routes de la Soie quand la plupart des travaux s'attachent surtout aux enjeux géoéconomiques et géopolitiques.

Non que les deux enjeux s’opposent, ils sont largement complémentaires : la visée chinoise à travers ce projet apparaît, d’abord, comme une visée économique qu’elle exploite, ensuite, à des fins politiques quand l’occasion se présente, rappelle le Professeur Larçon. On touche à la question de l’influence et du « soft power ».

Surtout, la vision stratégique ne suffit pas forcément à comprendre un certain nombre de développements de la part de la Chine en Europe et plusieurs régions du monde (Asie centrale, Asie du Sud, Afrique orientale…).

Le projet des Routes de la Soie opère, en effet, une mondialisation des activités maritimes, ferroviaires, aériennes et digitales de la Chine par des entreprises souvent détenues par l’État chinois. Et cette mondialisation doit permettre à la Chine de prendre son rôle en tant que pôle majeur de l'économie mondiale. 

Au plan opérationnel, cela se traduit par l'amélioration de l’infrastructure et de la connectivité des différents hubs pour organiser les échanges autour de ce pôle :

  • amélioration de l’infrastructure pour une meilleure efficacité des transports : baisse des temps et des coûts et augmentation des rotations (remplir les conteneurs, fluidifier les flux dans les hubs),
  • amélioration de la connectivité au sens classique du terme (maîtrise des mers, des flux, des hubs) mais aussi au sens contemporain du terme : c’est-à-dire optimisation de l’organisation du travail tout au long de la route pour une meilleure insertion dans les chaînes de valeur mondiales.

Celui qui réduit ou annule les contraintes liées à l’espace, à la distance dans un monde dit globalisé est gagnant aujourd’hui. Et la Chine participe à cela par le maillage de routes qu’elle est en train de construire. On peut le voir en particulier sur trois villes françaises qui présentent différents degrés de connectivité avec la Chine selon le type de route qui les relie.

Écouter les 4 podcast du Pr. Larçon

 

​Un projet en 4 D

En observant chacune des Routes du projet chinois, qu'elle soit maritime, ferroviaire ou bien aérienne et digitale – l'on aurait aussi pu approfondir la route spatiale car « les nouvelles routes de la soie passent aussi par l’espace » –, on voit notamment toute l’ambition chinoise de « relier économiquement la Chine à l’Europe ».

Certes, les axes de ces routes ne sont pas complètement écrits à l'avance. Ils suivent des tracés anciens ou complètement nouveaux à mesure des opportunités qui se présentent et que les autorités chinoises savent saisir avec pragmatisme.

Sur les quatre dimensions, on peut identifier les objectifs économiques de la Chine et la déclinaison opérationnelle.

En observant chacune des Routes du projet chinois, qu'elle soit maritime, ferroviaire ou bien aérienne et digitale – l'on aurait aussi pu approfondir la dimension spatiale car « les nouvelles routes de la soie passent aussi par l’espace » –, on voit notamment toute l’ambition chinoise de « relier économiquement la Chine à l’Europe ».

Certes, les axes de ces routes ne sont pas complètement écrits à l'avance. Ils suivent des tracés anciens ou complètement nouveaux à mesure des opportunités qui se présentent et que les autorités chinoises savent saisir avec pragmatisme.

carte routes de la soie

 

Sur les quatre dimensions, on peut identifier les objectifs économiques de la Chine et la déclinaison opérationnelle.

 

1.    La Route maritimeroute maritime

Objectifs de la Chine

  • Faciliter les échanges économiques et commerciaux entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique en réduisant le coût et la durée du transport pour densifier les exportations chinoises
  • Sécuriser les approvisionnements de la Chine en pétrole, en matières premières et en produits agricoles

Stratégie opérationnelle

  • Développer la présence en Europe et en Afrique des acteurs chinois pour offrir leurs services à la clientèle chinoise et internationale
  • Maîtriser et développer toute une série de terminaux portuaires et de hubs

Leviers / points forts

  • Partenariat de China Holdings International (filiale du 5ème opérateur portuaire chinois, China Merchants Port Holdings Company ou CMPort) avec CMA CGM (Terminal Link)
  • Développement rapide par CMPort de ses activités en Asie, en Afrique et en Méditerranée
  • Nombreuses prises de participation des opérateurs portuaires chinois dans les ports européens

 2.    La Route ferroviaireroute ferroviaire

Objectifs de la Chine

  • Développer les infrastructures et les services logistiques entre l’Europe et la Chine avec les trains à conteneurs
  • Apporter une offre de transport plus rapide que la voie maritime et moins cher que l’avion en vue de contribuer au développement des provinces de l’Ouest et réduire la dépendance aux acteurs occidentaux

Stratégie opérationnelle

  • Réduire le coût des opérations ; améliorer la qualité, l’efficacité opérationnelle et l’informatisation
  • Augmenter le taux d’utilisation des conteneurs sur le trajet retour
     

Leviers / points forts

  • Financement du fret ferroviaire en direction de l’Ouest par différentes municipalités chinoises
  • Développement autour de quatre villes pour en faire les piliers du fret ferroviaire Chine-Europe : Chongqing (Duisburg), Chengdu (Luxembourg), Zhengzhou (Liège), Wuhan (Lyon et Dourges) 

 

3.    La Route aérienneroute aérienne

Objectifs de la Chine

  • Sécuriser l’approvisionnement de la Chine afin de délivrer des biens plus élaborés auprès des consommateurs chinois
  • Faire du fret aérien un pivot pour la livraison express et l’internationalisation des acteurs chinois : projet de « Air Silk Road » entre Zhengzhou (Henan) et Luxembourg

Stratégie opérationnelle

  • Développer la liaison entre les plateformes de fret aérien et promouvoir ce mode de transport sur des segments à forte croissance : e-commerce, transport de denrées à température contrôlée, transport de produits de luxe ou produits pharmaceutiques

Leviers / points forts

  • Accords passés entre filiales cargo des compagnies chinoises et européennes pour ouvrir l’accès aux capacités soutes des avions passagers et aux vols cargo (freighter) entre l’Europe et la Chine mais aussi à partir de leurs hubs respectifs, vers l’Amérique, l’Afrique, l’Océanie et l’Asie du Sud-Est

4.    La Route digitale route digitale

Objectifs de la Chine

  • Installer des infrastructures numériques pour développer les flux et surpasser les réseaux existants en vue de créer un marché digital global dans lequel la Chine pourra imposer ses propres normes

Stratégie opérationnelle

  • Investir dans les infrastructures via quatre vecteurs :
  1. réseaux de télécommunications (5G)
  2. déploiement de câbles sous-marins
  3. développement de data centers
  4. lancement de satellites

Leviers / points forts

  • Expérimentation via le marché intérieur chinois
  • Utilisation des normes chinoises pour mieux s’imposer sur les marchés étrangers
  • Recours aux coopérations internationales pour pénétrer plus vite les marchés étrangers et construire des partenariats gagnant-gagnant sur les segments d’excellence étrangère
 
En savoir plus dans le dossier digital

 

dossier digital route de la soie

Les opportunités d'affaires 

Éclairer la dimension économique permet aussi d'identifier des opportunités significatives pour la coopération inter-entreprises chinoises et étrangères, notamment françaises.

L'expérience de neuf entreprises dans quatre secteurs a été décryptée dans cette étude :

  • ACTILITY, ORANGE (Orange International Networks Infrastructures & Services) et TRAXENS dans le numérique (infrastructures et objets connectés),
  • BANSARD INTERNATIONAL, BOLLORÉ LOGISTICS et FORWARDIS dans le transport et la logistique,
  • EUROPASS et FAMOCO dans le tourisme,
  • WABEL dans le e-commerce et les plateformes B2B.

Le bénéfice du projet chinois peut être direct (sur ces Routes) quand on appartient au secteur du transport et de la logistique par exemple (Bolloré, Bansard, Forwardis) ou à celui des infrastructures portuaires et digitales (Orange mais aussi Soget).

Ces partenariats vont, ensuite, bénéficier à des entreprises qui ont besoin de développer leurs flux avec la Chine et l’Asie centrale et demain avec l’Asie du Sud-Est (aérien avec le partenariat de Chronopost) ou avec l’Afrique (digital grâce au câble PEACE interconnectant la Chine, le Pakistan et progressivement l’Afrique orientale et australe afin de répondre à la demande croissante de capacité entre l'Asie, l'Afrique et l'Europe).

Le bénéfice du projet chinois peut être indirect (grâce à ces Routes) ; les entreprises peuvent s’appuyer sur les infrastructures nouvelles pour développer leur business ; c’est le cas de Wabel mais aussi d’entreprises qui apportent des solutions digitales pour des flux touristiques (Famoco et EuroPass) ou pour des flux de marchandises (Traxens avec ses traceurs pour conteneurs maritimes ou ferroviaires) ; c'est aussi le cas d'Actility qui, par sa technologie LoRawan, aide à l'interoperabilité des réseaux.

La mondialisation des infrastructures maritimes, ferroviaires, aériennes et digitales vient donc porter le développement dans ces secteurs. Mais d'autres secteurs tels que la santé, l'environnement ou les « smart grids » offrent aussi des opportunités de coopération. 

 

Quels types de coopération franco-chinoises ?

L’initiative chinoise des nouvelles Routes de la Soie et la croissance des échanges commerciaux entre la Chine et l’Europe ont ainsi contribué au développement de nouveaux accords de collaboration entre entreprises françaises et chinoises en France, en Chine et dans le monde. 

Les partenaires de ces accords sont aussi bien de grandes entreprises que des PME et des start-up technologiques dans de nombreux secteurs d’activité.

Les formes de coopération que ces entreprises nouent avec des acteurs chinois vont des contrats commerciaux à long terme aux « joint-ventures » et aux alliances stratégiques en passant par de la recherche conjointe ou des accords sur un standard.

Le degré de coopération entre entreprises chinoises et françaises

graphique

Source : Larçon, J-P. (HEC Paris)

 

Bien entendu, qui dit opportunités dit aussi risques. Et ces coopérations ne sont un jeu « gagnant-gagnant » qu’à certaines conditions : 

  • apporter des solutions et des savoir-faire difficilement réplicables et transférables,
  • chercher à créer de la valeur sur un ou deux segment(s) plutôt qu'avoir une approche globale,
  • développer son pouvoir de négociation (« bargaining power »),
  • trouver les business models adaptés aux nouvelles Routes de la Soie

 

Les Routes de la Soie à l'heure de la "prospérité commune"

La crise pandémique a porté un coup fatal à certaines coopérations (tourisme, transport aérien par exemple) tandis que d’autres, soutenues par la forte demande mondiale de biens après les confinements, ont poursuivi leur essor (e-commerce, transport maritime).

Par ailleurs, les réorientations stratégiques de la Chine dans le cadre du programme de « Prospérité commune » peuvent aussi changer les axes de coopération dans les pays tiers : certains secteurs devraient rester ouverts à la coopération tandis que d’autres doivent prendre en compte les incertitudes autour de quelques géants chinois dans la tech en particulier.

Enfin, les velléités de découplage au plan politique ou de réindustrialisation au plan économique vont jeter une pierre dans le jardin de ces coopérations. 

Il n’en reste pas moins que dans le monde de demain, l'interdépendance reste la règle et on ne peut pas forcément la gérer en faisant « cavalier seul ». On peut aussi avoir une pensée stratégique en ayant des partenariats économiques solides et stables. On est là au cœur d’une coopération stratégique ou « coopétition », alliant compétition et partenariat.
 

Entrer dans une logique de coopétition : Découvrir la prise de position de la CCI Paris Ile-de-France



En savoir plus : Écouter les 4 podcast du Pr. Larçon


Auteurs de l’étude : Jean-Paul Larçon et Corinne Vadcar

Rapporteur de la prise de position : Alain Eygreteau

Juin 2019

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