Quelle politique industrielle pour enrayer le décrochage européen ?

Une étude des CCI de France

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Alors qu’elle affiche l’ambition d’atteindre la neutralité climatique à l’horizon 2050 et de renforcer son autonomie stratégique, l’Union européenne accuse un retard préoccupant dans la course mondiale aux technologies vertes et aux innovations de rupture. Si les éléments du diagnostic sont connus de longue date, l’urgence d’apporter des remèdes efficaces et durables se fait plus pressante que jamais, dans un contexte international marqué par la montée des tensions géopolitiques et commerciales.

 

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rapport politique industrielle - octobre 2025

 

Le décrochage européen : quelles réalités ?

Depuis une vingtaine d’années, l’économie européenne affiche un rythme de croissance invariablement inférieur à celui des États-Unis, l’écart de PIB entre les deux régions ne cessant de se creuser. La principale raison de ce décrochage réside dans le ralentissement des gains de productivité en Europe au cours des dernières décennies.

Dans l’ensemble, les analyses convergent pour imputer l’essentiel du déficit de productivité européenne à une mauvaise insertion du continent dans la révolution numérique qui transforme profondément les structures et les organisations productives. Contrairement aux États-Unis et à la Chine, l’Europe accuse en effet un retard préoccupant dans les innovations et les technologies de rupture qui constituent les moteurs de la croissance de demain.

De surcroît, la compétitivité de l’industrie européenne tarde à se redresser car elle reste pénalisée par les surcoûts énergétiques et le poids des normes qui brident le développement et l’innovation des entreprises européennes. À ce titre, l’exemple emblématique de l’industrie automobile illustre parfaitement la mécanique qui risque d’accélérer le décrochage.

Dans le sillage du rapport Draghi, les initiatives se multiplient depuis quelques mois pour doter l’Union européenne d’une véritable stratégie industrielle afin de rester dans la course mondiale. Cette stratégie devra s’appuyer sur une vision de long terme et concilier les impératifs de la transition écologique et numérique avec l’ambition de regénérer la puissance industrielle européenne dans une perspective d’autonomie stratégique renforcée.

Dans cet objectif, les CCI formulent des recommandations pour redresser la compétitivité des entreprises et redynamiser la politique industrielle européenne. Ces propositions s’articulent pour l’essentiel autour de quatre axes structurants.

   

Paradoxe européen de l'épargne

 

1er axe : faciliter l’accès au financement des projets innovants

L’Europe se trouve confrontée à un paradoxe : elle accumule une épargne nette importante mais peine à la convertir en investissements productifs dans les secteurs et les technologies d’avenir. L’aversion au risque des épargnants européens conjuguée à la fragmentation des marchés financiers du continent contribuent à ce paradoxe. Pour élargir l’éventail des financements accessibles aux entreprises innovantes, il convient d’accélérer les initiatives pour rendre opérationnelle l’union de l’épargne et de l’investissement.

Parallèlement, la construction d’un marché unique en matière de financements suppose de renforcer aussi la capacité des banques européennes à jouer pleinement leur rôle de manière complémentaire aux marchés financiers. Pour permettre la jonction entre banques et marchés, une relance de la titrisation de manière ciblée et dans des conditions maîtrisées peut être envisagée.

Enfin, compte tenu de l’ampleur historique des besoins de financement à satisfaire pour atteindre les objectifs de l’UE en matière de transition énergétique et numérique (près de 800 milliards selon le rapport Draghi), il apparaît indispensable d’envisager des schémas de financement mutualisé des priorités européennes. En s’inspirant de l’expérience du plan de relance « Next Generation EU », le financement des grands projets transformateurs de l’UE peut être soutenu par le recours aux instruments d’emprunt commun qui permettraient de surmonter la faiblesse du budget communautaire.

2e axe : favoriser le « Made in Europe » dans les commandes publiques et les politiques d’achat des entreprises

En Europe, les marchés publics représentent un enjeu économique de taille, avec près de 2 000 milliards d’euros par an. Compte tenu des montants en jeu, la commande publique peut jouer un rôle de catalyseur des investissements publics et privés et contribuer au développement des filières stratégiques, notamment dans les technologies vertes.

Pour cela, il convient de faire de la préférence européenne un levier de la redynamisation industrielle, en intégrant les enjeux de souveraineté numérique à son champ d’application. Dans le même esprit, l’effectivité du principe de réciprocité dans l’accès aux marchés publics doit être mieux assurée pour protéger les entreprises européennes des pratiques restrictives et discriminatoires de la part des pays tiers.

Par ailleurs, si la demande pour les produits « fabriqués localement » est croissante, elle se heurte souvent à la complexité d’identifier leur origine réelle quand les chaînes de valeur sont très fragmentées. Pour promouvoir les produits « fabriqués en Europe », il convient entre autres d’aligner les règles de marquage d’origine sur les pratiques des partenaires commerciaux de l’UE et de mieux sensibiliser les entreprises sur leur rôle et les avantages qu’elles peuvent en attendre (image de marque, RSE…).

 

Politique industrielle

 

3e axe : réarticuler la politique de la concurrence avec l’ambition industrielle de l’UE

Pour préserver leur pertinence et leur efficacité, les règles européennes de la concurrence doivent évoluer pour s’adapter aux nouvelles réalités de la compétition mondiale. À cette fin, les CCI plaident notamment pour une modernisation du cadre d’analyse concurrentielle, dans une approche dynamique qui intègre les enjeux en matière de capacité d’innovation.

Dans la même optique, le contrôle des concentrations doit gagner en agilité, notamment en recourant davantage aux mesures comportementales (plutôt que les cessions d’actifs) et en prêtant une attention particulière aux opérations de concentration prédatrices, lorsqu’elles se situent en dessous des seuils de notification.

4e axe : intensifier l’effort de simplification réglementaire

Depuis sa création, l’UE a forgé un corpus législatif et réglementaire très dense qui vise à harmoniser les règles du marché intérieur. Toutefois, cette ambition normative a généré au fil du temps une charge administrative de plus en plus lourde qui pèse sur les entreprises européennes, et en particulier les PME.

Pour les CCI, il est urgent d’alléger le fardeau réglementaire afin de redresser la compétitivité des entreprises. Pour cela, il convient d’évaluer systématiquement l’impact sur les PME des normes européennes, à travers des tests PME, et de mettre en place des mécanismes réguliers de révision et d’abrogation des textes devenus obsolètes ou inefficaces.

En outre, la lutte contre l’inflation normative doit également porter sur certaines dérives en matière de surtransposition des textes européens dans le droit national par certains États membres. À cette fin, les CCI soutiennent le recours au principe de « one in, one out » et l’instauration d’une règle stipulant que toute nouvelle norme soit compensée par la suppression, ou en cas d’impossibilité avérée, la simplification d’une ou plusieurs normes existantes.

 

Verbatim politique industrielle - JF

 

Pour en savoir plus :

Sur le même sujet :

Rapporteur : Jérôme FRANTZ
Expert : Abderrahim DOULAZMI

Novembre 2025

   

 

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